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 СЛОВО О ВЕРЕ

Le signe de la Croix dans la Tradition orthodoxe

(православный богослов Michel Stavrou, Institut Saint-Serge, Paris)

Avant toute chose je voudrais rappeler que l’appartenance à l’Orthodoxie se définit non pas par l’adhésion à une institution, à une culture, à une croyance, ni même par une simple confession mais par le partage ecclésial de la vie en Christ expérimentée dans l’Ecriture et les sacrements, de façon conforme à la Tradition apostolique. Cela implique sans doute une croyance, une confession, une fécondation des cultures, mais le mystère même de la foi dépasse tous ces aspects. Le christianisme orthodoxe est tout entier centré sur la foi en la résurrection du Christ, vainqueur de la mort et du mal. La Liturgie eucharistique est considérée comme la synthèse de toute la réflexion théologique et de l'expérience spirituelle.

L'Orthodoxie est une Eglise liturgique par excellence. Le mot liturgie signifie « œuvre du peuple » et souligne que la prière ecclésiale est un acte communautaire et non privé. Autour du « mystère des mystères » qu'est l'Eucharistie, se dispose une riche hymnographie qui insère les lectures bibliques dans un commentaire doctrinal et spirituel. La liturgie n'est pas seulement l'annonce de la Parole de Dieu, mais une expérience anticipée du Royaume de Dieu par la médiation d'une beauté spirituelle paisible et lumineuse – « le ciel sur la terre » ont dit, au 10e siècle, à propos de la liturgie de Sainte-Sophie, les Russes encore païens envoyés à Constantinople.

C’est dans ce contexte liturgique et communautaire que s’insère la pratique orthodoxe du signe de la croix. Celui-ci est à la base de toute action sacramentaire de l’Eglise orthodoxe. Tout sacrement, toute bénédiction, de la signation du futur baptisé à celle du défunt, sont exprimés par le signe de la Croix. C’est dire l’importance du thème que nous abordons dans ce colloque.

Pour structurer cet exposé, j’évoquerai d’abord, dans une première partie, descriptive et historique, l’emploi et la forme du signe de la croix dans l’Eglise d’Orient, puis dans un deuxième temps je réfléchirai à la place du signe de la croix dans la Tradition ecclésiale orthodoxe, enfin dans une troisième partie je m’intéresserai à sa signification théologique et spirituelle.

1. L’emploi du signe de croix dans la tradition de l’Eglise d’Orient

Depuis sans doute les origines du christianisme, le signe de croix en Orient se trouve associé à l’affirmation de l’identité chrétienne, une identité si âprement contestée à travers l’histoire : que l’on songe aux martyrs de l’époque de l’empire ottoman ou encore à ceux, si nombreux, de l’époque soviétique. Le signe de croix affirme, en Orient comme en Occident, notre foi en Jésus-Christ qui nous a sauvés de la mort par sa croix et sa résurrection.

Le grand savant allemand Franz J. Dölger considère de façon convaincante que la manière dont Tertullien place le signe de la croix parmi les données de la tradition chrétienne montre que ce geste n’était pas réservé à l’Afrique du Nord ou à l’Occident latin mais constituait déjà au 2e siècle une pratique générale de la piété chrétienne. Le signe de la croix se trouvait aussi dans les pays de culture grecque et au-delà, comme l’attestent les écrits de Marcion (un hérétique du 2e siècle) et les Actes de Jean, écrits gnostiques rédigés vers les années 150-180 à Alexandrie. Entre autres exemples, les Actes de saint Euplius, martyrisé sous Dioclétien à Catane en 303, attestent également le fait que le signe de la croix exprimait déjà la confession de la foi en Christ.

Il semble bien que l’autosignation – le signe de la croix tracé sur soi – dérive de la signation tracée sur les fidèles par le prêtre dans les différents actes de la liturgie chrétienne. Le premier de ces actes est l’initiation chrétienne, c’est-à-dire en Orient le triptyque baptême- chrismation-eucharistie. Au début du baptême orthodoxe est accompli un rite qui dans l’Eglise ancienne avait lieu lorsque le futur chrétien était reçu comme catéchumène par l’évêque : le prêtre trace trois fois le signe de la croix sur le front, la poitrine et les épaules du fidèle en disant : « Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ». La formule de Lc 14, 27 : « Qui ne porte (bastazei) sa propre croix en venant derrière moi ne peut être mon disciple » constitue peut-être une allusion liturgique au Tav en forme de croix, symbole du nom de Dieu, donc du Verbe pour les chrétiens, qui était imposé sur le front des nouveaux chrétiens juifs au 1er siècle. Le Tav se serait par la suite transformé en tau grec, symbole de la croix.

Nous voyons que le signe de croix est d’abord un symbole d’initiation chrétienne conduisant au baptême et qu’il est indissociable de la Croix du Christ dont il exprime la forme, mais aussi de la Sainte Trinité dont la mention est associée au geste. Le baptême est réalisé au nom de la Trinité. Les signes de croix de bénédiction donnés par le prêtre, de haut en bas et de gauche à droite, lors du baptême et de la liturgie en général, expriment le fait que l’évêque et son délégué le prêtre sont la figure du Christ Grand-prêtre qui nous bénit par sa Croix. Selon une symbolique complexe, les doigts de la main droite du prêtre font référence, lors de la signation, au nom de Jésus-Christ qui s’écrit en majuscules grecques IHCOUC XPICTOC, ou de façon abrégée IC-XC (lettres initiales et finales), ces quatre lettres étant représentées par la position des doigts comme le montrent les icônes du Christ bénissant ou encore celles des saints évêques. L’évêque effectue la même bénédiction que le prêtre mais avec ses deux mains qui, ensemble, portent chacune le nom du Sauveur et tracent la figure de la croix, parfois aussi en utilisant deux groupes de cierges réservés à l’évêque, le trikiron (trois cierges réunis à la base) pour la main droite et le dikiron (deux cierges réunis à la base) pour la main gauche. Le contenu trinitaire et christologique chalcédonien de la foi orthodoxe est ainsi affirmé en actes.

L’autosignation pratiquée par les fidèles constitue, quant à elle, une reproduction de la bénédiction liturgique, donc une autobénédiction.

Il semble qu’aux premiers temps de l’Eglise le signe de la croix, actualisant le sceau baptismal, était fait avec un seul doigt et tracé discrètement sur le front ou le visage, comme l’atteste Tertullien qui parle d’un petit signe de croix (signaculum). C’est au 7e siècle à l'occasion de la crise monothélite qu’évolua le mode de l’autosignation. Les monophysites et monothélites, pour appuyer leur confession d’une unique volonté divino-humaine du Christ, tiraient argument du fait que la signation se faisait d'un seul doigt. Pour couper court à cet argument fallacieux et affirmer par la main la double volonté de Jésus-Christ, pleinement Dieu et pleinement homme, sans séparation mais sans confusion, les chrétiens orthodoxes fidèles au Concile œcuménique de Chalcédoine (451) firent désormais le signe de la croix avec deux doigts, l’index et le majeur. C'est ainsi que le signe de croix fut transmis aux Bulgares et aux Russes évangélisés aux 9e-10e siècles et qu'il fut conservé sous cette forme en Russie jusqu'à la réforme du patriarche Nikon au 17e siècle qui aligna les usages russes sur les usages grecs de l’époque (les Vieux-croyants se signent toujours avec deux doigts). Le signe de croix étant devenu en Orient une manifestation publique d’orthodoxie, il était logique qu’il devienne dès le 8e siècle un geste ample allant du front à la poitrine et aux épaules comme on le connaît aujourd’hui. Ce geste était – et est toujours aujourd’hui – effectué naturellement de l’épaule droite vers l’épaule gauche, puisqu’il reproduit comme en miroir la signation- bénédiction du prêtre toujours accomplie de gauche à droite, et donc reçue de droite à gauche par les fidèles.

Parallèlement s’est introduit peu à peu dans l’Eglise byzantine l'usage de se signer avec trois doigts joints, le pouce, l'index et le majeur, en l'honneur de la sainte Trinité, les deux derniers doigts repliés de la main droite désignant les deux natures du Christ. On témoignait ainsi du même coup une christologie orthodoxe et, comme le souligne bien le P. N. Molinier, on exprimait « le sentiment, par un retour à la tradition originelle, que l'identité du chrétien trouve sa source et sa densité dans sa relation à la Trinité sainte, puisqu'il est baptisé "Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit." » Cette pratique gagna également l’Occident sans doute avant le 9e siècle : elle est bien attestée au 12e siècle dans l’ouvrage didactique anglais intitulé Ancren Riwle (écrit vers 1160).

Au 13e siècle, le pape Innocent IV, celui-là même qui établit un patriarcat latin à Constantinople après la calamiteuse et tragique 4e croisade qui avait pris et mis au pillage la Nouvelle Rome, prescrit cet usage et le justifie théologiquement :

« Le signe de la croix doit se faire avec trois doigts, parce qu'on le trace en invoquant la Trinité, dont le prophète dit : Il a soutenu sur trois doigts la masse de la terre (Is 40, 13). Il est tracé de haut en bas, et est ensuite coupé de droite à gauche, parce que Jésus-Christ est descendu du ciel en terre et a passé des Juifs aux Gentils. Certains, cependant, font le signe de la croix de gauche à droite, parce que nous devons passer de la misère à la gloire, tout comme le Christ est passé de la mort à la vie, et du séjour des ténèbres au paradis [...]. »

Ce texte souligne que l’usage majoritaire en Occident était alors de faire l’autosignation de droite à gauche comme en Orient, mais que certains commençaient à l’effectuer de gauche à droite comme cela est attestée aussi chez Luc de Tuy, un auteur espagnol du 13e siècle. Encore au 16e siècle, les pratiques étaient partagées en Occident puisque ont trouve chez le grand canoniste navarrais Martin d'Azpilcueta l’idée que les deux sens de la signation sont également légitimes. Peu à peu s’introduisit aussi en Occident à partir du 11e siècle l’usage de se signer avec toute la main quoique la pratique de la signation à trois doigts soit encore bien attestée chez les bénédictins anglais au 14e siècle. La raison de ce changement n’est pas claire ; on trouve l’explication selon laquelle les cinq doigts de la main représenteraient les cinq plaies de Jésus crucifié mais son attestation est tardive.

Au sein même de l’Orient chrétien, les différentes Eglises autocéphales présentent de notables différences dans leurs coutumes liturgiques, de sorte que l’on peut souvent reconnaître l’appartenance des fidèles à leur manière de se signer et de se prosterner devant les icônes. Dans les pays slaves et en Occident, le grand signe de croix orthodoxe est littéralement gravé sur le corps – la main n’est donc pas molle mais les trois doigts sont serrés – ; cette autosignation est souvent accompagnée d'une profonde inclinaison du corps. Dans le monde grec et proche-oriental, beaucoup de fidèles exécutent un triple petit balayage pectoral conclu par un petit coup sur la poitrine et une légère inclinaison du corps. Ces usages n’ont rien de systématique et témoignent d’une liberté pour exprimer corporellement sa foi en la puissance du Christ.

Dans la liturgie orthodoxe, le signe de la croix est effectué de façon très récurrente et diversifiée par le prêtre et par les fidèles. Comme on l’a dit, le prêtre l’utilise dans toute les bénédictions qui peuvent concerner une personne, un objet, un animal (lors de la Théophanie), voire un lieu (dédicace d’une église, ou bénédiction d’une maison, etc).

Concernant l’autosignation des fidèles, je ne mentionnerai que les circonstances principales. Son premier sens est d’exprimer une bénédiction implicite associée à la mention des personnes de la Très sainte Trinité. Ainsi toutes les ecphonèses, c’est-à-dire les finales des prières dites par le prêtre à voix haute (exemple : « car Tu es saint ô notre Dieu, et nous te rendons gloire, Père, Fils et Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen ») donnent lieu à une autosignation presque systématique. L’autosignation est associée aux prosternations, les métanies, qu’elles soient grandes ou petites selon l’office et le temps liturgique où l’on se trouve, qui signifient une participation à la mort-résurrection du Christ. La vénération des icônes, de la croix ou des reliques des saints que le fidèle orthodoxe exprime par un baiser est précédée généralement par deux autosignations accompagnées chacune d’une inclinaison du corps ou même d’une prosternation, puis suivie par un troisième signe de croix et une dernière inclinaison ou prosternation. Cette gestuelle n’est pas seulement liturgique mais aussi domestique car chaque orthodoxe a chez lui des icônes et une croix qu’il embrasse régulièrement.

L’autosignation exprime aussi le désir d’intensifier ou d’exprimer corporellement certaines prières fortement vécues par les fidèles. On se signe souvent lors de la prière pour les malades ou pour les défunts, lors d’une prière instante ou d’une prière d’intercession auprès de la Mère de Dieu ou des saints. L’autosignation va de pair aussi avec chaque doxologie, et avec le Trisagion, le chant du « Trois fois saint » qui est chanté lors de la Liturgie eucharistique juste avant la lecture de l’épître. On se signe également avant l’audition de l’Evangile, avant le credo et durant la récitation de celui-ci pour les articles concernant le Saint-Esprit et l’Eglise ; on se signe encore avant le Notre Père et durant la prière récitée avant la communion eucharistique.

Dans la vie quotidienne, le fidèle orthodoxe fait sur lui le signe de la croix à diverses occasions, lorsqu’il prie ou désire demander l’assistance de Dieu. Le matin en se levant, puis en commençant une tâche délicate, avant de partir en voiture ou en voyage, au moment de se mettre à table, avant de se coucher. On trace le signe de croix sur le pain avant de le couper mais aussi sur les personnes pour les bénir. On trace des signes de croix dans sa maison avec l’encensoir, ou avec de l’eau bénite à des occasions particulières, ou encore avec le cierge pascal le jour de Pâques.

2. Place et importance du signe de la croix dans la Tradition ecclésiale orthodoxe

Il faut à présent poser la question de la tradition qui fonde l’usage du signe de la Croix et donc de sa légitimité. De façon sous-jacente, se pose la question de l’origine d’un certain nombre de pratiques que l’on trouve dans l’Église, et qu’on ne voit pas explicitées dans l’Écriture sainte. La réponse est donnée par la Tradition qui remonte aux Apôtres et qui est antérieure même au canon néotestamentaire. La Tradition ecclésiale est comprise dans la vision théologique de l’Orient chrétien non comme un simple recueil de coutumes humaines mais comme la plénitude catholique de la foi et de la vie que l'Esprit Saint souffle dans l'Eglise depuis le commencement. C’est la Tradition qui a inspiré les écrits et prédications recueillis ensuite comme Ecriture sainte canonique ; c’est la même Tradition ecclésiale et apostolique qui a inspiré un certain nombre de vénérables pratiques liturgiques ou paraliturgiques qui traduisent en acte la foi chrétienne.

Voici en quels termes saint Basile de Césarée évoque cela dans son traité Sur le Saint Esprit (rédigé en 375) :

« Parmi les doctrines et les proclamations gardées dans l’Église, on tient les unes de l’enseignement écrit mais les autres nous les avons reçus, transmises secrètement, de la Tradition apostolique. Toutes ont la même force au regard de la vraie foi [...] car si l’on essayait d’écarter les coutumes non écrites comme n’ayant pas grande force, on porterait atteinte, à son insu, à l’Evangile. »

Or, la première coutume de la tradition non écrite que cite saint Basile, avant même les paroles du canon eucharistique ou le baptême par triple immersion qui sont des actes fondamentaux de la vie ecclésiale, est celle du signe de croix tracé sur les catéchumènes lors de leur préparation au baptême. Cela met bien en évidence le fait que pour les Pères du 4e siècle, le signe de croix est un geste d’une importance capitale, issu, dit-il, de « cet enseignement non public et secret que nos Pères ont gardé dans un silence exempt d’indiscrétion et de curiosité et, sachant bien que par le silence on sauvegarde le caractère sacré des Mystères ».

Le signe de la croix ressortit donc aux mystères-sacrements ; c’est un geste de portée sacramentelle. Dans la vision orthodoxe, le terme sacrement (mystère) se rapporte au sens plénier de la notion de symbole, qui instaure un rapport non pas analogique (cela est comme ceci), ni allégorique (cela représente ceci), ni même causal (cela est cause de ceci) mais épiphanique : l’Eglise actualise et manifeste la réalité du Royaume de Dieu qui lui donne son être. Car, comme le soulignait le grand théologien A. Schmemann, l’Eglise « n’existe qu’afin d’être constamment transformée en la réalité même qu’elle révèle ». La mission ne se limite pas, dans la vision orthodoxe, à la seule perspective de l’annonce de la Bonne nouvelle du salut, mais elle implique en même temps la transfiguration du monde en Eglise, ce qui se fait dans les sacrements, ces actions sanctifiantes de l’Eglise. Le salut de l’homme et la transformation de la nature sont en effet indissociables car l’homme est vu par les Pères grecs comme un microcosme dont la destinée est inséparable de celle de la création. On comprend dès lors la portée cosmique et transfigurante d’un simple signe de croix, qu’il soit tracé sur un pain, sur un animal ou sur une personne. Il n’est pas nécessaire de rappeler ici le sens cosmique des quatre branches de la croix, attesté chez les Pères mais aussi déjà dans les nombreux mythes des religions préchrétiennes que le Christ est venu accomplir.

Au fond, le signe de la croix nous renvoie au mystère même de la Croix, mystère dont il constitue à la fois un rappel et une actualisation.

3. La signification spirituelle de la signation : le mystère de la Croix

La croix est profondément vénérée dans l’Orient chrétien. Sa vénération n’a jamais été mise en cause même au temps des persécutions iconoclastes. Dans le cycle quotidien, l’office de sexte lui est consacré. Dans la semaine liturgique, le mercredi et le vendredi sont consacrés à la mémoire de la Croix et de la Mère de Dieu auprès de la Croix : c’est le stabat Mater et les lamentations de Marie à la vue de son fils crucifié. Dans le calendrier liturgique annuel byzantin, cinq fêtes sont dédiées à la Croix : trois fêtes mineures et deux majeures.

Les deux fêtes majeures, situées en automne et au printemps, sont l’Exaltation de la sainte Croix le 14 septembre, et le Dimanche de la vénération de la Croix dont la date est fixée au 3e Dimanche du Grand Carême, c’est-à-dire au milieu de cette période de préparation à la résurrection pascale : l’ascèse des fidèles est soutenue par la puissance de la Croix. C’est une grande fête avec des vigiles très riches. Devant la croix installée au centre de l’Eglise on chante trois fois en se signant et se prosternant jusqu’à terre l’hymne suivante : « Devant ta croix, nous nous prosternons, ô Maître, et ta sainte résurrection, nous la chantons. » Les paroles de ce chant illustrent bien le fait que, contrairement à certains préjugés, la Croix dans l’Orthodoxie n’est pas moins présente que la Résurrection, et que ces deux réalités du salut se trouvent vécues de façon indissoluble. On ne trouve pas, dans l’Orthodoxie, une mystique doloriste du Golgotha qui isolerait la souffrance du Christ en la coupant de sa Résurrection. La souffrance n’est pas comprise comme salvifique en soi ; c’est l’amour du Christ qui se donne jusqu’à la souffrance et la mort qui est salvifique. Le crucifix n’est pas sombre et morbide, et l’on évite, dans l’art sacré, d’insister sur les plaies du Crucifié : sur les icônes et les croix celui-ci est représenté dans une attitude paisible, les yeux parfois même ouverts comme sur la célèbre fresque de Sainte-Marie Antiqua à Rome (7e s.) : ce n’est pas seulement l’Homme des douleurs prophétisé par Isaïe, c’est aussi le Seigneur de gloire. Le sang qui coule le long de la croix vient vivifier dans une cavité rocheuse un crâne situé qui est celui d’Adam qui, selon une tradition ancienne, aurait été enterré au Golgotha. Le symbole est très fort au plan dogmatique : le Nouvel Adam redonne vie au Premier Adam, figure de l’humanité blessée, et la Croix devient ainsi l’Arbre de vie. Comme l’écrit le patriarche Bartholomée :
« L’arbre de la honte devient l’Arbre de Vie,
L’axe du monde qui rassemble toutes nos douleurs
Pour les offrir au feu de l’Esprit. »

Bien sûr, en première approche, la Croix nous renvoie au supplice, attesté historiquement, de Celui qui « pour nous a été crucifié sous Ponce Pilate ». La croix est un instrument de mort, l’un des pires qui soient concevables, un signe d’infamie dans la civilisation romaine où il se trouvait utilisé. Mais la Croix ne peut être réduite à un symbole de mort et de tristesse qui pèse sur les hommes comme une mauvaise conscience : en Christ, elle est aussi associée à la Résurrection, suscitant même au Vendredi saint, le jour du Golgotha, la componction et ce sentiment paradoxal joyeux et grave que les Pères appellent la « radieuse tristesse », une tristesse pour Dieu, face au passage de la mort à la vie, exactement comme dans notre baptême où nous mourons au Vieil homme pour renaître, en Christ, à la vie éternelle.

La Croix révèle la haine des puissances hostiles à Dieu qui s’est abattue sur le Seigneur Jésus mais, malgré sa démesure qui a amené saint Paul à parler d’un « mystère d’iniquité », cet abîme de haine n'atteint pas la profondeur de l'amour de Dieu.

La Croix est le symbole tangible de l'amour infini de Dieu pour les hommes. Le Seigneur Jésus lui-même a prophétisé : « Quand je serai élevé de terre, j'attirerai tous les hommes à moi. Il indiquait cela (commente saint Jean) pour signifier de quelle mort il devait mourir » (Jn 12,32). Dans les bras étendus de Jésus crucifié nous contemplons Celui qui, avec un « amour fou », comme le souligne saint Nicolas Cabasilas, a désiré attirer à Lui tous les hommes et qui continue à le faire dans l’envoi de l’Esprit Saint qui repose sur Lui.

Lorsque Dieu a créé le monde et l'homme, soulignent les Pères, Il l’a créé dans un débordement infini d'amour pour lui faire partager sa gloire, et quand l'homme fut tombé dans la désobéissance, cet amour de Dieu a été blessé, blessé mais non détruit. C’est là que se trouve le premier fondement de la Croix. Dieu, en effet, ne désire pas que le mal ait le dernier mot, et de nouveau Il fait le geste d’un total don de soi : par pure bienveillance Il nous envoie son Fils unique. Comme dans la Parabole des vignerons homicides, le Fils bien-aimé est envoyé comme dernier recours : « Je vais leur envoyer mon Fils, mon bien-aimé, peut-être le respecteront-ils » (Lc 20,13).

Et la vie du Seigneur Jésus est une offrande totale à la volonté du Père : « Je ne suis pas venu faire ma volonté mais la volonté de celui qui m'a envoyé » (Jn 6,38), offrande de soi réaffirmée à Gethsémani dans une prière angoissée devant la souffrance et la mort, qu'Il a déjà assumées et qui Le font ployer et verser des gouttes de sang : « Père, si tu le veux, éloigne de moi ce calice, mais que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse mais la tienne ! » (Lc 22,42).

La Croix, symbole de l'amour de Dieu, résume l’économie du salut jusqu’au Dernier jour, ainsi que le montre au début du 18e siècle Anthime d’Ibérie, métropolite de Valachie, originaire de Géorgie :

« Il faut tracer sur soi le signe de la Croix, car, en posant la main sur le front, nous montrons que le Verbe de Dieu le Père, qui est dans les cieux, est descendu dans le sein de la toujours-vierge Marie, s’est incarné et s’est fait homme pour nous, a été crucifié, enseveli et est ressuscité – c’est ce que signifie la descente de la main vers le nombril – ; et Il est monté aux cieux et s’est assis à la droite du Père – c’est ce que désigne le positionnement de la main au-dessus du sein droit – ; et Il reviendra avec gloire juger les vivants et les morts – c’est ce que montre le mouvement de la main au-dessus du sein gauche. »

La Croix est aussi le signe d’une lutte décisive : « Pour que nous vivions, dit saint Grégoire de Nazianze, il a fallu que Dieu s’incarne et soit mis à mort. » L’amour de Dieu devait se heurter à la mort et à la haine pour que la mort fût mise à mort et que la haine perde son empire. Désormais, par la résurrection du Christ, la Croix a trouvé une puissance de vie et de grâce. La victoire du Christ sur la mort explique la vertu curative du signe de la Croix, notamment contre les forces démoniaques qui tentent (toujours en vain) de détruire l’œuvre de l’amour de Dieu. Au début de l’office du baptême, lors de la bénédiction des eaux, le prêtre souffle sur l’eau trois fois en faisant avec sa bouche des signes de croix, puis il trace trois fois avec la main le signe de la croix dans l’eau en disant : « Que soient écrasées sous le signe de ta croix toutes les puissance adverses ! » L’eau se trouve ainsi consacrée par le signe de la croix et l’invocation du Saint-Esprit, cette eau appelée à sanctifier elle-même les personnes et les choses – notamment pour la fête de la Théophanie le 6 janvier lorsque les prêtres, dans les pays orthodoxes, bénissent les eaux en immergeant un crucifix dans la mer, les rivières ou les lacs. Il ne s’agit en rien d’une force magique et naturelle de la croix : c’est le Christ qui nous communique secrètement dans l’Esprit la grâce manifestée au Golgotha. Et si le signe de la Croix est employé pour transmettre la grâce du Saint-Esprit, c’est pour rappeler que recevoir la grâce de Dieu n’est possible qu’en suivant la voie de kénose empruntée par le Seigneur : renoncer à soi-même, porter sa croix (Lc 9,23) et « être crucifié pour le monde », comme dit saint Paul, mourir à l’autosuffisance et à la vacuité du « vieil homme » qui gîte en nous, pour renaître dans le Christ.

La Croix est ainsi le symbole paradoxal de la Résurrection : résurrection non seulement du Christ mais de tous les chrétiens, dans la mesure où ils reçoivent le salut non seulement par mais en Jésus-Christ sans oublier le travail de l’ascèse personnelle qui exprime notre libre adhésion à l’amour de Dieu et notre lutte contre les obstacles intérieurs qui s’y opposent. C'est pourquoi les orthodoxes vénèrent la Croix non seulement comme lieu de la présence secrète du Seigneur ressuscité mais aussi comme source de la grâce de l'Esprit Saint par qui le Christ est ressuscité. C'est pourquoi les orthodoxes embrassent la croix, icône du Seigneur et se prosternent devant elle. C'est pourquoi ils gravent le signe de la Croix sur leur corps et bénissent leurs proches par ce même signe. Le prêtre n'est pas le seul à pouvoir bénir avec le signe de la Croix: chaque baptisé est invité à bénir ses proches, intérieurement ou ostensiblement, de façon fraternelle, paternelle ou maternelle.

Mais la Croix est le signe aussi de l’humilité, du don de soi et de l’obéissance du Fils de Dieu : à ce titre elle est le chemin du salut pour chaque chrétien appelé à imiter le Maître et à porter sa propre croix à la suite de Celui-ci. La Croix se révèle également indissociable de l’Esprit Saint, non seulement parce que la Résurrection est impensable sans l’Esprit mais aussi parce qu’Il est Celui qui nous conforme au Christ, sans lequel celui-ci nous resterait extérieur. Voici comment un grand missionnaire russe du 19e siècle, saint Innocent d’Alaska, a décrit cette croix intérieure et lumineuse que peut porter chaque baptisé en son cœur :

« Si tu supportes tes souffrances en te soumettant à la volonté du Seigneur et en t'y abandonnant, si tu ne cherches pas d'autre consolation que dans le Seigneur, dans sa bonté, Il ne t'abandonnera pas et ne te laissera pas sans consolation. Sa faveur touchera ton cœur et Il te communiquera les dons du Saint-Esprit. Lorsque tu seras dans l'affliction, parfois même dès que tu commenceras à être affligé, tu sentiras dans ton cœur une douceur indicible, une tranquillité étonnante et une joie telles que tu n'en as encore jamais éprouvées. [...] Ton cœur brûlera d'un amour sans tache envers Dieu et envers le prochain. Tout cela est un don du Saint-Esprit. »

La Croix est enfin le signe tangible de l’amour infini de Dieu pour sa création, d’un amour tel que, pour de nombreux Pères à la suite de saint Paul, le grand mystère de l’incarnation, mystère des épousailles entre Créateur et créatures, « gardé dans le silence durant des temps éternels, mais manifesté maintenant » (Rm 16,25), se trouvait déjà inscrit par Dieu dans son projet créateur lui-même. C’est pourquoi, le signe de la Croix, qui résume le mystère de l’Incarnation, est non seulement de portée cosmique comme on l’a rappelé, mais aussi constitutif de l’homme : saint Justin le Philosophe (2e siècle) note, dans un raccourci génial, que la forme même de l’être humain se distingue de celle des animaux par la possibilité d’étendre les mains en forme de croix et par le fait de porter sur son visage, grâce au nez, l’image même de la croix ?

Le plan du salut étant fondamentalement un dessein trinitaire, il est normal que la Croix, qui symbolise cette économie, ait revêtu très tôt elle aussi une dimension trinitaire. Cela est exprimé par l’appel fait au Nom de Dieu qui accompagne la signation - et dans l’approche biblique, le Nom désigne la présence active de la personne : « Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit » C’est ainsi qu’est béni tout acte de l’homme accompli avec l’aide de Dieu. La dimension trinitaire de la Croix apparaît également dans des hymnes anciennes, comme l’hymne syriaque que cite saint Jean Chrysostome, dans une homélie célèbre sur la Croix :
« Croix, volonté du Père,
Gloire du Fils unique,
Exultation de joie de l’Esprit. »

Il est permis de penser que saint Philarète de Moscou, un illustre théologien et prédicateur russe du 19e siècle, nourri de la Bible et des Pères, avait lu cette homélie de Jean Chrysostome. Il a, à son tour, célébré dans un raccourci saisissant cet amour de Dieu se déversant de façon trinitaire pour le salut du monde : « Le Père est l'amour crucifiant, le Fils est l'amour crucifié, l'Esprit Saint est l'amour triomphant dans la force invincible de la croix. »

Ce grand spirituel va jusqu’à dire qu’il y avait déjà une croix dans le cœur de Dieu avant qu’une autre fût plantée près de Jérusalem. Il parle d’une kénose éternelle au sein même de la vie trinitaire : la Croix est le signe d'un amour trinitaire qui par définition est totale oblation28. Pour saint Philarète, le Christ, d’une certaine façon, est crucifié « depuis la fondation du monde », car la croix historique est « une image terrestre et une ombre de la Croix d'amour céleste »29 : cette Croix est inscrite dans l'être même de la Sainte Trinité ; elle exprime l’amour kénotique, sacrificiel et éternel du Fils envers le Père, amour que le Saint-Esprit fait rayonner dans l'économie du salut.

Conclusion

Pour ouvrir cette conclusion, je citerai le saint Apôtre Paul : « Le langage de la Croix est folie pour ceux qui se perdent mais, pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu » (1 Cor 1,18). Le signe de la Croix apparaît pour les chrétiens comme une actualisation de la grâce du salut apportée par Jésus-Christ au monde. C’est une expression concrète et corporelle du mystère chrétien, de la glorification par l’humilité, de la victoire de la vie par la mort. Il offre l’image même de la Rédemption qui est l’économie de l’amour trinitaire pour tous les hommes. Voilà pourquoi l’autosignation manifeste aussi, par la parole qui l’accompagne, le mystère de la Sainte Trinité. Le pape de Rome Benoît XVI se fait donc bien le héraut de la tradition apostolique en rappelant que le signe de la Croix est une véritable synthèse de notre foi. Le patriarche Bartholomée Ier, dans son chemin de croix offert à Jean- Paul II en 1994, avait lui aussi évoqué le mystère de la rédemption par cette prière : « O Croix du Christ, toi seule peux juger le jugement qui nous condamne, toi seule nous révèles l’amour fou de Dieu ! »

Faut-il en public pratiquer le signe de la croix de façon ostensible dans une société largement déchristianisée comme la nôtre ? Des spirituels invitent à revenir à la coutume pré- constantinienne du petit signe de croix discret sur le front ou le cœur : non qu’il serait honteux de se signer largement mais parce que les sarcasmes ou moqueries que pourraient susciter un tel geste chez des personnes hostiles ou ignorantes seraient pour elles spirituellement ruineux ; il vaudrait mieux observer la discipline de l’arcane que les fidèles orthodoxes sont invités à garder pour le mystère eucharistique31. Rien ne nous empêche de bénir par un petit signe de croix tous ceux que Dieu place chaque jour sur notre chemin.

Qu’il me soit permis de terminer en citant deux strophes (la première et la dernière) d’une belle hymne à la Croix de la tradition indivise de l’Eglise ancienne : c’est le fameux Vexilla regis que saint Venance Fortunat composa au 6e siècle pour accueillir une relique de la vraie croix offerte par l’empereur byzantin Justin à sainte Radegonde de Poitiers.

« Bienheureux arbre dont les branches
supportent pendu le salut du monde :
tu pesas le poids de ce corps
et l’Enfer fut dépouillé.
C’est Toi, Trinité source de notre salut,
que loue tout esprit :
par le mystère de la Croix
Tu nous sauves et nous guéris. »

September 2017
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Расписание Богослужений:


Суббота 2 сентября 2017 года - Молебен перед началом учебного года - Начало в 11-00 


Суббота 23 сентября 2017 года - Рождество Пресвятой Богородицы (переносится с 21 сентября), Божественная Литургия - Начало в 10-00 


Суббота 30 сентября 2017 года - Воздвижение Креста Господня (переносится с 27 сентября), Божественная Литургия и поклонение Кресту - Начало в 10-00 


Суббота 14 октября 2017 года - Покров Пресвятой Богородицы, Божественная Литургия - Начало в 10-00